24/04/2010

Appelez-moi Ismaël

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Toujours le même principe : à partir de la première phrase d'un roman, écrire une nouvelle.

« Appelez-moi Ismaël ». Herman Melville, Moby Dick.

 

Appelez-moi Ismaël. Et je me reconnaitrai.

Je suis né un jour de crachin et ma mère n'a rien trouvé de mieux que de m'appeler Bruine. Bruine, pour un garçon, c'est idiot. Pour une fille, à la rigueur. Mais pas pour un garçon. Alors appelez-moi Ismaël, je préfère. Hormis ce prénom que je porte sur mes épaules comme un prisonnier son boulet, je n'ai que peu de reproches à faire à mes parents. Ils ont toujours été à mes côtés avec bienveillance.

Je me souviens de longues ballades en forêt avec notre chien Tom un basset bougon, à la bave éclaboussante, qui me charriait dans les herbes hautes et les petits cailloux quand je tentais de l'agripper par ses poils roux, entrainant mes jambes chétives d'enfant dans de courtes mais remuantes ballades. Je me rappelle aussi du torchon à carreaux délicatement posé sur le saladier de pâtes à gaufres, de la bière spumeuse et de son odeur quand mon père décapsulait la bouteille. Je peux me remémorer tant de souvenirs gais, suaves, légers, heureux, complices et charmants alors que tous les autres, les banals, les insipides, les exaspérants, les désagréables et les ordinaires des journées qui se répètent et qui s'étirent en un ennui infini, telle la pâte sucrée chaude et collante que le confiseur travaille pour en faire de délicieuses sucettes, ont disparu de mon esprit.

Ma tête est comme un faitout où a bouillonné un méli-mélo de bons et de mauvais souvenirs et qui ne m'a laissé au final que le meilleur. Tout retenir ne serait pas humain. Mais pourquoi ai-je évacué tout ce qui ne m'était pas agréable ? Je ne parviens pas à comprendre cela et à présent, je crois que cette particularité a forgé ce que je suis. Nous sommes ce que nous avons été et nous serons ce que nous sommes aujourd'hui. Voilà. J'aime m'appeler Ismaël mais cela ne me rend pas heureux pour autant. Pourtant j'ai l'impression de ne rien manquer. J'ai une épouse charmante qui ne s'est pas encore sauvée avec les clefs de ma voiture et ma CB. J'ai deux enfants tout aussi charmants qui n'ont pas encore fait leur crise d'adolescents et ma maison, je la trouve plutôt réussi avec sa véranda à stores automatisés. Je n'ai jamais été au chômage et mon taux de cholestérol est dans la norme. Alors quoi ? Ne devrais-je pas être heureux ? Si, bien sûr. Mais à bientôt quarante-cinq ans, ne serais-je pas capable d'autre chose ? Il est peut être encore temps...

 

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